Vrac intellectuel et frivole

Changement d’adresse

Ce blog étant difficilement accessible, j’ouvre un nouveau lieu.

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4 janvier, 2014 à 14 h 24 min | Commentaires (0) | Permalien


Ouvre les yeux

Vénissieux-20131204-02038

 

Je crois qu’il est temps de te parler sérieusement, lecteur.

Peut-être, par un heureux hasard, retrouveras-tu parmi mes lignes un peu de ta vie. Ou alors découvriras-tu un ailleurs qui ne t’est connu que par la lorgnette médiatique… Peut-être enfin te seras-tu aventuré, par curiosité, envie, volonté de créer ou d’aider, dans l’univers dans lequel je m’apprête à te plonger.

Il est temps de te parler de mon monde. De te donner à comprendre, avec mes clés, rouillées sans doute, sans doute mal ajustées, ce qui palpite et fait rage près de chez toi. Presque sous ton nez, comme dirait ce groupe dont tu as dû chanter les refrains sans en percevoir vraiment le sens au coeur de ton adolescence.

Où je vis, c’est le tier-quar, la cité, la banlieue, la ZUP, la ZEP, la ZSP, la ZUS. Zone Urbaine Sensible. Note ce « sensible », lecteur, tout prend sens en ce terme. Ce qui prend sens aussi, c’est ce Z récurrent de « zone »… L’endroit où l’on zone, où le travail manque. Où il prend d’autres formes, moins conventionnelles, plus répréhensibles.

Je vis ici par choix. J’ai cette chance. Celle de traverser ce monde là, d’en être un élément, mais de ne pas le subir. Ici, les tours appartiennent à des bailleurs sociaux, qui rafistolent de quelques centimes des halls où l’odeur d’urine suinte entre les carreaux de mauvaise faïence. Où l’on préfère l’ascenseur, quand il fonctionne, non pour s’éviter une crampe aux mollets afin d’atteindre un quatorzième étage, mais pour ne pas marcher sur les seringues amoncelées. Où les entrées sont contrôlées par des hommes d’une trentaine d’années, qui connaissent et identifient chaque allée et venue de ce microcosme. Microcosme dont ils sont les maîtres. Il y a des gosses, petits, six ou sept ans, en groupe dehors le soir, alors que la nuit est tombée, entre les tours, sur les parvis. Qui jouent à faire les grands.

Il y a cette petite de cinq ans qui va à l’école seule le matin, chargée de son gros cartable, qui traverse les grandes avenues. Dont personne ne semble se soucier. Dont les vêtements crient la misère. Dont les yeux crient la demande d’amour.

Il y a ces pères usés, ces mères qui souvent travaillent beaucoup pour un pécule qui limite au Leader Price du coin les réjouissances hebdomadaires. Il y a la pauvreté dans les professions honnêtes et peu rentables, et, autre alternative, il y a le trafic à la vue de tous, beaucoup plus lucratif mais faisant dramatiquement baisser l’espérance de vie de ceux qui s’y frottent.

Il y a un équilibre entre ces deux forces. Ne crois pas, toi qui viens de t’aventurer entre deux barres d’immeubles, que la peur règne en ces lieux. Tout est très bien rôdé. Celui qui vit du trafic est affable, salue chaque habitant, porte les courses des mamans, aide en menus dépannages. Et ainsi, est mieux intégré que quiconque à l’univers dans lequel il gravite. Il connaît par coeur tous les codes, si nombreux et si différents qu’ils puissent être de ceux d’autres mondes. Il les maîtrise.

Parce qu’on y vit, la perception qu’on a de ce monde est celle d’être chez soi. Un chez soi parfois violent, misérable, mais un chez soi. Comme je te le disais, la peur n’est ressentie que par le dehors, par ceux qui arrivent ici sans les codes, avec leur bagage de présupposés sur ce monde. Par ceux, aussi, qui n’y ont jamais posé un seul orteil.

L’espace public, les lieux d’occupation communs à tous les habitants, que sont les halls, les allées, les parcs, les esplanades, a été abandonné des pouvoirs publics. A la place, d’autres formes d’organisations s’installent. Les regroupements sectaires, les trafiquants, les associations obscures ont le loisir d’occuper un vide palpable.

Ce discours et bien d’autres du même acabit (je ne m’étendrai nullement ici sur les échecs scolaires, les problématiques ethniques, les difficultés liées à l’éclatement des familles, les tentations religieuses, les codes et cultures remis en question, la désertification commerçante) tu as déjà bien dû les lire cent fois. Peu importe. Cette 101ème description est nécessaire à mes yeux. Pour te dire que ce monde existe. Et qu’il y vit de nombreux êtres.

Ce qui est formidable, et qui mérite une attention soutenue, c’est qu’au milieu de la misère, fleurissent les plus belles de toutes les initiatives humaines, naissent les plus grands élans de générosité, surgissent les plus ingénieuses créations qu’il m’ait jamais été donné de voir.

Dans cet univers de bout de ficelle, où la violence dans les mots est coutume, où chaque place de chacun des acteurs se doit d’être tenue telle qu’on l’attend, dans ce monde aussi pauvre et cruel, j’ai reçu les plus beaux des cadeaux. Ceux qui venaient du fond de l’âme. J’ai vu une solidarité telle que des familles ont été relevées par leurs voisins. J’ai vu des femmes passer des nuits entières à confectionner des gâteaux, gratuitement, pour célébrer un mariage auquel elles n’assisteraient pas. J’ai vu les plus vrais sourires qu’il soit jamais donné de voir.

J’ai vu l’humanité, dans ce qu’elle a de plus dur, de plus vil, mais, enfin, de plus extraordinairement beau.

Et j’ai enfin compris à quel point nous sommes tous unis.

En cela, chère amie bourgeoise de ville moyenne, cher cadre supérieur gravitant à la Défense, chère institutrice de campagne, cher ouvrier du bassin minier, je suis toi, tu es moi, et nous sommes, toi autant que moi, les êtres de ces tours. En cela, on ne peut pas fermer les yeux. Ouvrons les sur ce monde, n’en ayons plus jamais peur, et aidons à ce qu’il ne soit plus vu comme la verrue de celui duquel nous venons.

 

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18 décembre, 2013 à 23 h 03 min | Commentaires (6) | Permalien


Vapeurs

Viens lecteur, prends ma main, je t’emmène en pays féminin. Dans le coin de cette petite rue, une lourde porte de bois ouvragée surmontée d’une imposante lanterne nous fait face.  A sa droite une sonnette, sur laquelle prestement mon index s’échoue le temps que retentisse ma demande d’ouverture des lieux.

La porte s’ouvre sur une femme déjà âgée, à la peau brune, aux yeux de geai, et dont les mèches qui s’échappent du turban collent un peu les tempes. Elle offre un sourire de bienvenue, et nous voici dans l’entrée de ce monde de secrets. Je demande la clé d’un vestiaire et un peu de savon noir. Elle me tend les deux, et note, sur le calepin du comptoir, mon numéro. De la pièce de repos, une agora couverte, forme de patio surmonté de balustrades, proviennent les sons du Châabi. Plusieurs femmes conversent nues autour de la table de cuivre qui décore le coeur de la pièce, en portant à leurs bouches quelque pâtisserie, dont le miel, les amandes, le sucre, s’incorporent en fondant à leurs éclats de rire. Leurs yeux pétillent de gourmandise, de gaieté, de complicité.

Je me dévêts bien vite, attrapant ma seule serviette que je laisserai quelques instants plus tard à l’entrée du hammam. J’entre alors dans la salle tiède, celle dans laquelle sont pratiqués les massages. Le sol est presque brûlant sous mes pieds. Là encore un salâm, et des sourires de bienvenue de nos hôtesses. On parle peu ma langue ici, mais peu importe : je me sens chez moi.

Je m’attarde peu dans cette antichambre. Je reviendrai plus tard.

Je passe la porte menant à la salle principale du hammam. Dans cette pièce, la vapeur se fait plus lourde, et ruisselle sur les corps. L’eucalyptus emplit l’air saturé d’eau. J’attrape un récipient et un tabouret que je place devant l’une des fontaines. Je m’assieds, faisant face à l’un de nombreux miroirs qui, semblant vouloir respecter l’intimité des visiteuses, gardent constamment une pellicule embuée sur leur reflet. Celle qui, curieuse, voudra se voir, devra essuyer la vitre de la main. Un instant, prestement, elle pourra regarder son corps avant que la vapeur emporte son image.

Je regarde autours de moi. Que les femmes sont belles, en ce lieu qui leur est dédié! Point ici de minauderie, de posture forcée, de faux semblant. Les corps expriment le bonheur de se laisser bercer par les brumes d’eau. Les plis se font poésie, les chairs s’offrent en rondeur, la peau devient duvet nimbé de poudre.

Je laisse abondamment couler l’eau de ma fontaine. J’en recueille dans ma bassine, et m’en asperge. D’un coup, les joies de l’enfance qui n’a pas souvent le droit de faire déborder la baignoire et qui prend grand plaisir à braver cet interdit se retrouvent éparpillées dans les gouttes projetées. L’éclat de rire me tente insidieusement. Je le réprime en un sourire jouissif, et en éclaboussant plus que nécessaire le petit espace qui est mien pour le temps que je passerai en ces lieux.

Trempée, j’attends un peu que la vapeur fasse son office, entre davantage encore dans mes pores. Puis j’enduis mon corps de ce savon  parfumé qui m’a été remis à l’entrée.

Au centre de la salle, une grande pierre rectangulaire, sorte d’immense lit, offre son repos. Je m’y allonge. Je laisse ma peau s’habituer à la matière dont elle est à présent recouverte, mélange de savon et de brouillard brûlant. Le temps semble ne plus se décomposer autrement qu’en battements de mon propre coeur, que je ressens aussi calme que présent. En vie. Dans la vie. Au coeur de cet immense contentement de l’instant.

Il est à présent temps de se frictionner, et le luffa polira ma peau. Le savon partira alors, emportant avec lui le rugueux des tissus, ne laissant que la soie pour unique sensation.

 

Au fond de la salle principale du hammam, se trouve une dernière pièce dite « chaude ». Là, la vapeur ne permet pas de voir à un mètre, et les effluves d’eucalyptus embaument l’air puissamment. Un tour de l’endroit et je constate que je suis seule. Je me couche sur l’un des bancs, et me laisse emporter. Bientôt je ne fais plus qu’un avec le lieu. Je suis l’eau, les parfums, le bruit aussi léger qu’un souffle des vapeurs projetées. Je suis la pierre sur laquelle je suis allongée. Je suis les rires bien lointains des femmes du hammam. Je suis le monde en moi et autour de moi. Je suis la félicité.

Combien de temps passé ainsi, dans le transport de la chaleur? Je ne saurais dire.

Reposée autant qu’ensommeillée, je sors du hammam. Dans la salle tiède, je prends le temps d’une douche presque froide. M’enroule dans ma serviette, puis commande un thé. Je prends place sur la mezzanine. Les couchettes aussi larges que des lits sont inoccupées. J’en choisis une, stratégique, me laissant l’opportunité d’observer à loisir l’agora en-dessous, où les femmes n’ont pas cessé leur causerie. Leurs babillages me rappellent cette scène d’Alice au Pays des Merveilles, celle du thé chez le lièvre et le Chapelier Fou. Elles parlent tant et tant sans jamais vraiment s’écouter, c’en est presque comique. Le tout mêlé de confiseries dévorées, ces dames sembleraient presque n’avoir que 10 ans, tant leur gourmandise et leurs bavardages les rajeunissent.

 

Sirotant mon thé à la menthe ainsi allongée, je finis par m’endormir, apaisée.

 

 

Contrainte imposée cette fois-ci : un personnage, celui du Chapelier Fou, à inclure dans mon billet. L’idée nous vient de @Lactimelle. Le personnage m’a été proposé par @FifiBrindosier et vous trouverez ci-dessous les textes produits par les amis de jeu : 

http://misstherieuse.blogspot.fr/2013/11/anachronisme-etoile.html

http://sohankalim.tumblr.com/post/68495966932/le-trone

http://motspourlecrire.canalblog.com/archives/2013/11/30/28548433.html

http://plumechocolat.wordpress.com/2013/11/30/lettre-a-monsieur-b/

http://lafraise.eklablog.com/qu-une-enfant-a103714484

http://www.princessepepette.com/article-corto-maltese-121319625.html

http://gregatort.wordpress.com/2013/12/01/nouvel-amour/

29 novembre, 2013 à 23 h 49 min | Commentaires (3) | Permalien


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