Vrac intellectuel et frivole

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Fragments d’Asie centrale.

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Boukhara. Asie Centrale. Treize heures ce 22 Mars. La chaleur de plomb a figé les quelques téméraires, ayant osé une sortie, dans des poses lascives sur de larges lits de bois longeant les bassins. Ils sont peu à oser rester à l’ombre des mûriers, le long des mille points d’eau de la ville, sirotant un thé vert. Les terrasses sans cesse arrosées sèchent plus vite qu’elles ne s’imprègnent de l’eau dont on tente de les nourrir. Le soleil est partout, s’immisce dans les treillages, court sur les murs, frappe la surface des eaux. Rien ne bouge plus tant la lumière vole tout.

Au caravansérail, peu de monde. Les coupoles qui l’abritent font pourtant bien leur office, et rendent aux passants le peu de fraîcheur qu’il est possible de conserver sous leurs voûtes. Mais les visiteurs se font rares : l’accès au bazar équivaut à affronter le soleil et son agressive présence.

Un regard au ciel ne donne rien à espérer. Bleu. Profond. Limpide. Comme les mosaïques des madrassas. Comme l’eau des bassins. Le bleu partout, le bleu irrespirable, le bleu suffocant, le bleu étouffant, le bleu haletant. Pas le moindre souffle d’air.

Plus tard, lorsque les heures les plus chaudes auront passé, les enfants précéderont les hommes et les femmes. Ils s’approprieront à nouveau les rues. Ils sauteront depuis les branches des mûriers séculaires dans les eaux troubles du bassin de Labi Haus. Ils riront de toutes leurs dents. Ils chanteront. Les femmes de Boukhara traverseront les places et embelliront le monde de leur superbe présence. Les hommes défieront alors de leurs sourires dorés les rayons solaires devenus plus faibles. Les joueurs d’échec installeront leurs damiers. Quelques vieilles femmes s’appuieront sous un porche pour coudre. Et les boutiques, peu à peu, s’animeront des tintements des vaisselles manipulées, des instruments de musique testés, des cliquetis des petites monnaies, des marchandages incontournables et des joyeux babillages du commerce.

Pour l’heure, la chaleur est reine d’un empire vide.

Je suis allongée sur le lit de ma chambre aux persiennes closes. Sur le dos, j’admire les peintures ornant les poutres du plafond. J’attends l’heure plus douce. Mes hôtes m’ont fait comprendre, par signe, qu’il serait vain de vouloir sortir avant que les températures s’affaiblissent. J’écoute donc le silence, et inspecte les lieux. Peu à peu, les arabesques de vives couleurs ressortent des fresques ornant le plafond, se meuvent, tournent sur elles-mêmes. Dans la pénombre, leurs lumières se montrent progressivement, leurs détails se font de plus en plus chatoyants. Je plonge dans ces couleurs. Je me baigne dans le mirobolant monde plusieurs fois centenaire de l’Asie Centrale. Je me fonds dans la richesse des décors, dans la langueur et l’emprise des dessins, dans la poésie qui en émane.

Mais la chaleur se rappelle à moi. La mince étoffe dont je suis vêtue me colle. Je respire avec difficulté. Le silence ne semble plus seulement autour de moi, mais en moi, entré dans ma peau, bloquant autant la réception des bruits que leur émission.

Et puis, soudain, un craquement déchire le vide du silence. Un grondement si puissant que les persiennes en tremblent.

Le noir vole sa place à l’ombre de la chambre.

Puis le silence encore. Une poignée de secondes.

Enfin, comme des coups de baguettes frappés sur la peau tendue d’un tambour, d’abord espacés puis de plus en plus rapprochés, finissant par n’être plus distincts les un des autres, la pluie se met à tomber.

J’ouvre ma fenêtre et mes volets en grand. Un souffle frais me happe. Je vois alors, dans la rue, les enfants sortir en courant des maisons. Tel le rideau de velours empesé des théâtres, l’orage s’abat sur la ville. En un sourire, j’ai rejoint les gamins dehors. Je n’ai pas fait deux pas à découvert que me voilà trempée. L’eau roule sur moi aussi sûrement que sur le toit des maisons. Les enfants dans la rue m’entourent. Je chante avec eux la mélopée de la pluie, dont nos éclats de rires sont les refrains perpétuels, et dont l’eau qui nous frappe marque le rythme joyeux. Aussi sûre et sauvage que cette averse qui s’abat, la vie coule et renaît en chacun de nous.

Hors de la ville, c’est le désert. Et ce qui doit arriver une fois l’an se produit alors. Dans cette immensité sèche, l’eau tombe, ruisselle et dégringole le long des dunes.  L’Amou-Daria sort de son lit, inonde la vaste étendue sèche, recouvre les sables. Le Kyzylkoum boit toute l’eau du ciel, l’aspire, l’emprisonne en son sein. Le désert sait que la pluie cessera bientôt. Alors, la semaine qui viendra sera le théâtre de la plus fabuleuse des renaissances : ces plaines arides se changeront, comme par magie, en une immense prairie aux mille fleurs toutes plus colorées et odorantes les unes que les autres. Chaque graine poussée par le vent au milieu de ces terres sans eau germera. L’appétit de la vie gagnera sur l’aridité du monde. La Terre, dans tout le faste de sa générosité, saura une fois de plus montrer aux hommes qu’elle détient la véritable beauté.

 Ce texte répond à un nouvel exercice : écrire sur le thème de la pluie, avec une contrainte : que le billet soit gai. J’espère avoir répondu aux exigences de http://misstherieuse.blogspot.fr à l’initiative de ce projet. Je listerai ci-dessous les participants à l’exercice dès que j’en aurai connaissance. N’hésitez pas à vous joindre à nous ;)

http://isothyocyanate.blogspot.ch/2013/11/pluviose.html

http://misstherieuse.blogspot.fr/2013/11/journee-bamako.html

http://lafraise.eklablog.com/eternal-life-a103166591

http://www.princessepepette.com/article-une-nuit-d-orage-121106785.html

http://gregatort.wordpress.com/2013/11/14/promenade-automnale/

http://jesuisaussi.blogspot.fr/2013/11/en-pleine-reverie.html?m=1

 

Les trésors

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Ce soir, la vie m’a gâtée. Admirablement, dans son immense générosité, elle m’a offert de merveilleux cadeaux.

D’abord, en sortant du bureau, l’air était doux. Il faisait vibrer les feuilles encore accrochées, et se glissait tendrement dans les manteaux ouverts. En traversant le fleuve, je remarquais que les piles du pont, emprunté chaque jour, étaient ornées de statues. Va savoir pourquoi, lecteur, je ne les avais encore jamais vues. Etaient-elles arrivées là le temps de ma journée de labeur, en forme de moquerie du temps, qui me reprochait ainsi de ne jamais les avoir notées? Elles étaient là, et souriaient aux rares passants qui choisissaient de se pencher pour les contempler.

J’avais peu de temps – les attentes de nos vies sont parfois cruelles dans leurs exigences d’exactitude temporelle – je poursuivais donc mon chemin, sans toutefois omettre de relever que l’eau de la rivière étincelait de milliers de minuscules perles blanches, offertes par les rayons jouant avec le courant.

Mon tram n’attendait que moi pour partir, je le pris.

Il est un endroit, à la croisée de deux boulevards, où je dois changer de ligne. Il s’agit d’un carrefour ouvert. A la fois perdu par l’espace entre les bâtiments, rural par le vert des gazons entretenus entre les rails, et ville grouillante par le flot des voyageurs qui s’y croisent. A l’orée de ce quartier, naissent sur les immeubles des fresques représentant Babylone et sa tour non moins célèbre. C’est à la fois une ville musée, l’architecte Tony Garnier ayant laissé là sa griffe à bien des égards, et un endroit où l’on étudie, où l’on commerce, où l’on court, où l’on enfante, où l’on dort, bref : où l’on vit.

Ce soir, la station s’était emplie d’un joyeux tumulte. Une trentaine d’enfants de cinq ans, encadrés d’animateurs, reprenaient en canon une chanson d’Anne Sylvestre. A l’autre bout du quai, trois adolescentes s’étaient regroupées autour d’un téléphone d’où jaillissaient des notes de RnB qu’elles couvraient de leur chant. Un peu plus loin, un homme en costume, baignant dans sa méditation, sifflait l’Automne d’un Vivaldi s’échouant dans ses oreilles par l’entremise de ses écouteurs. Un autre, à quelques sièges, psalmodiait une prière. Et la ville toute entière semblait chanter. Merveilleuse cacophonie, qui me prit à la gorge.

Autour, tout autour de nous, compagnons du prochain tramway, la lumière inondait la ville. Elle transformait les êtres et leur donnait des teintes plus heureuses, et plus douces. Elle n’était que poudre dorée, collant les visages, les vêtements, les maisons, les voies, les autos. Elle n’épargnait rien. Pas un centimètre carré de la toile du tableau n’était oublié. J’ai pensé à Turner, à ses peintures. J’ai compris que ce ciel-là, ce monde-là, avait une empreinte aussi réelle que rêvée. Et que j’avais la chance d’assister à l’un de ces époustouflants moments que le ciel nous offre.

En traversant la ville, nous traversâmes ce ciel, nous traversâmes le monde, nous coupâmes de notre sillon l’immensité de la lumière enchantée.

Je pris le petit sentier qui mène au bâtiment de S., qui garde mon enfant. Tonton, que j’appelle ainsi, son mari, mangeait son repas à la cuisine. Il allait partir travailler. On plaisanta. Et puis, ses yeux pétillant des personnes empreintes d’une vraie bonté, il me dit qu’il avait été heureux d’aller voir les siens au pays. Je le remerciais à nouveaux pour les dattes fraîches et délectables qu’il avait ramenées, et dont sa famille nous avait fait cadeau. Il me dit alors qu’il avait mieux. Avec un grand sourire, il s’adressa à S., en arabe, elle répondit « bien sûr ». Puis il partit garder quelque entrée de magasin ou de discothèque ayant besoin de ses services pour la nuit.

Avant de prendre congé, la menotte de mon petit dans la mienne, S. me fit cadeau d’un sac, dont la forme laissait apparaître celles de deux sphères grosses comme des oranges. Elle me dit « tu sais, elles viennent tout droit d’Algérie, tu verras : elles sont vraiment bonnes. »

Arrivée à la maison, le dîner achevé, je pris l’une des deux grenades offertes. J’écorchai sa peau dure de mon couteau, et les premières graines se montrèrent. Mes mains furent inondées de leur sève. Telles des rubis, les arilles roulèrent entre mes doigts. J’en emplis ma bouche, les fis éclater sous mon palais. Je mangeai mon trésor et le bonheur d’être en vie.

 

 

L’attente

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Un billet composé sous contraintes. Je ne pensais pas vous en offrir deux aujourd’hui, mais soit, je me prête au jeu proposé. Vous trouverez écho du présent texte dans les pages de http://motspourlecrire.canalblog.com , de http://frayer-monblog.blogspot.fr, de http://gregatort.wordpress.com et de http://plumechocolat.wordpress.com. L’idée a été soumise par Venise, auteure talentueuse du premier des sites énoncés. Il s’agit pour chacun de composer sur le thème de l’impatience avec une contrainte : que le billet soit court. Soit, et bien, plongeons!

 

J’ai appris très tôt l’attente. Je sais goûter le temps qui passe, voir les nuances de chaque instant. Je sais faire miennes les minutes, les heures, les années qui me séparent d’un futur espéré. Je ne connais pas l’impatience. Je goûte trop l’instant pour qu’on puisse me le voler, et l’abîmer d’un hypothétique meilleur. Lorsqu’il est plus âpre, lorsqu’il se montre furieux, alors je sais qu’il passera. Je ne suis pas pressée :il passera. Et j’aurais droit plus tard aux faveurs d’un autre, qui me comblera de ses douceurs, qui m’enveloppera de sa tendresse, qui ne me laissera plus qu’une légère fumée du mauvais moment déjà trépassé.

Regarde, toi qui t’impatientes, le temps que tu gâches à vouloir ce qui n’est pas encore, et combien ce qui sera passera alors pour toi trop vite. Prends gardes, toi qui veux sortir au plus vite de cette file d’attente, dépasser ces embouteillages, payer à la caisse, dans ton empressement, tu risques de ne pas voir le meilleur de la vie. Tu risques de ne pas entendre les mots échangés par les deux amoureux devant toi, voulant assister au même concert que toi, tu risques fort, dans ton énervement, de froisser ton carrosse, et puis, enfermé dans tes pensée, le bout de sourire de la caissière ne sera sans doute pas pour toi.

Fais tien ce qui t’entoure, mange, hume, touche, souris, goûte, respire le monde. N’attends pas mieux car rien n’est meilleur.

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