Vrac intellectuel et frivole

Eveil

Tout a commencé au printemps dernier, dernier d’il y a longtemps, peut-être bien vingt ans. Ce dont je me souviens, c’est que nous étions au printemps, et que ce printemps-là serait pour moi toujours le seul qui m’importe, et donc le dernier vrai printemps.

Nous étions dimanche et rêvions endormis, enlacés dans nos draps. Tout était calme, pas un bruit. Nous n’avions pas fermé les volets, et, couchés, avions pu la veille regarder ensemble les étoiles au ciel accrochées, scintillant dans une ronde dansante. Nous nous étions aimés, et avions fini par nous endormir, lovés l’un contre l’autre. Ce n’était peut-être qu’une nuit de plus, une encore, passée ensemble, chacun emporté dans nos songes. Mais au matin, c’est un rayon mutin qui nous avait éveillés.

Il avait cavalé dans les reflets des carreaux, déjoué la fermeture de la crémone et, agile, était venu chatouiller nos museaux. Nous avions esquissé un sourire conjoint avant même d’ouvrir les yeux.

Un « bonjour » murmuré à l’oreille et j’aimais pour toujours les matins qui me resteraient à vivre. Contre lui un peu plus, sa peau se fondant à la mienne, ses bras m’enserrant, j’étais plus forte. Au-delà de l’amour, être dans l’apaisement, voilà ce qui a fait battre mon coeur en cet instant-là. Bien sûr, il y aurait encore des désaccords, des grincements, mais au-delà de tout, toujours, ce moment-là, coloré par les premières lumières matinales.

Dans la douceur de ces deux corps ensommeillés emmêlés, l’éveil au charnel fut doux. En ce monde, nous n’étions plus que deux êtres se donnant naissance l’un l’autre, par la grâce de l’aube, dévorant le frisson de vouloir n’être plus qu’un dans la fringale du matin. Cette appétence pour le jour à venir, à dévorer à deux, traçait pour nous le chemin – nous l’ignorions alors – d’une vie ensemble, épris et baignés de la lumière du savoir de l’autre.

Je me souviens l’avoir regardé. Et lui avoir demandé :

- Pourquoi tu m’aimes?

Après un silence, il avait souri, et dit :

- Parce que tu sens bon.

Je lui avais rendu son sourire. Il n’était pas en ce monde de meilleure réponse.

C’était au printemps, et l’éveil de la nature fleurissait en mon âme. Tous ses parfums l’avait imprégnée. Ce matin-là, je sus que l’amour était vraiment né en moi, qu’il grandirait dans mon coeur, pour à jamais s’y loger.

 

Si vous désirez lire d’autres textes commençant par la même phrase « Tout a commencé au printemps dernier » (contrainte du jeu), n’hésitez pas à aller consulter les billets suivants :

http://misstherieuse.blogspot.fr/2013/11/decompte.html

http://motspourlecrire.canalblog.com/archives/2013/11/21/28483209.html

http://gregatort.wordpress.com/2013/11/23/bouclez-la/

http://plumechocolat.wordpress.com/2013/11/24/fin-dun-amour/

http://www.princessepepette.com/article-tout-a-commence-au-printemps-dernier-121245699.html

http://lafraise.eklablog.com/a-maintes-fois-a103366419

http://jesuisaussi.blogspot.fr/2013/11/en-emoi-fictionjeu-decriture.html

http://sohankalim.tumblr.com/post/68095937533/la-nimbe-carre

et vous-mêmes participer!

 

23 novembre, 2013 à 22 h 14 min | Commentaires (2) | Permalien


Fragments d’Asie centrale.

Boukhara. Asie Centrale. Treize heures ce 22 Mars. La chaleur de plomb a figé les quelques téméraires, ayant osé une sortie, dans des poses lascives sur de larges lits de bois longeant les bassins. Ils sont peu à oser rester à l’ombre des mûriers, le long des mille points d’eau de la ville, sirotant un thé vert. Les terrasses sans cesse arrosées sèchent plus vite qu’elles ne s’imprègnent de l’eau dont on tente de les nourrir. Le soleil est partout, s’immisce dans les treillages, court sur les murs, frappe la surface des eaux. Rien ne bouge plus tant la lumière vole tout.

Au caravansérail, peu de monde. Les coupoles qui l’abritent font pourtant bien leur office, et rendent aux passants le peu de fraîcheur qu’il est possible de conserver sous leurs voûtes. Mais les visiteurs se font rares : l’accès au bazar équivaut à affronter le soleil et son agressive présence.

Un regard au ciel ne donne rien à espérer. Bleu. Profond. Limpide. Comme les mosaïques des madrassas. Comme l’eau des bassins. Le bleu partout, le bleu irrespirable, le bleu suffocant, le bleu étouffant, le bleu haletant. Pas le moindre souffle d’air.

Plus tard, lorsque les heures les plus chaudes auront passé, les enfants précéderont les hommes et les femmes. Ils s’approprieront à nouveau les rues. Ils sauteront depuis les branches des mûriers séculaires dans les eaux troubles du bassin de Labi Haus. Ils riront de toutes leurs dents. Ils chanteront. Les femmes de Boukhara traverseront les places et embelliront le monde de leur superbe présence. Les hommes défieront alors de leurs sourires dorés les rayons solaires devenus plus faibles. Les joueurs d’échec installeront leurs damiers. Quelques vieilles femmes s’appuieront sous un porche pour coudre. Et les boutiques, peu à peu, s’animeront des tintements des vaisselles manipulées, des instruments de musique testés, des cliquetis des petites monnaies, des marchandages incontournables et des joyeux babillages du commerce.

Pour l’heure, la chaleur est reine d’un empire vide.

Je suis allongée sur le lit de ma chambre aux persiennes closes. Sur le dos, j’admire les peintures ornant les poutres du plafond. J’attends l’heure plus douce. Mes hôtes m’ont fait comprendre, par signe, qu’il serait vain de vouloir sortir avant que les températures s’affaiblissent. J’écoute donc le silence, et inspecte les lieux. Peu à peu, les arabesques de vives couleurs ressortent des fresques ornant le plafond, se meuvent, tournent sur elles-mêmes. Dans la pénombre, leurs lumières se montrent progressivement, leurs détails se font de plus en plus chatoyants. Je plonge dans ces couleurs. Je me baigne dans le mirobolant monde plusieurs fois centenaire de l’Asie Centrale. Je me fonds dans la richesse des décors, dans la langueur et l’emprise des dessins, dans la poésie qui en émane.

Mais la chaleur se rappelle à moi. La mince étoffe dont je suis vêtue me colle. Je respire avec difficulté. Le silence ne semble plus seulement autour de moi, mais en moi, entré dans ma peau, bloquant autant la réception des bruits que leur émission.

Et puis, soudain, un craquement déchire le vide du silence. Un grondement si puissant que les persiennes en tremblent.

Le noir vole sa place à l’ombre de la chambre.

Puis le silence encore. Une poignée de secondes.

Enfin, comme des coups de baguettes frappés sur la peau tendue d’un tambour, d’abord espacés puis de plus en plus rapprochés, finissant par n’être plus distincts les un des autres, la pluie se met à tomber.

J’ouvre ma fenêtre et mes volets en grand. Un souffle frais me happe. Je vois alors, dans la rue, les enfants sortir en courant des maisons. Tel le rideau de velours empesé des théâtres, l’orage s’abat sur la ville. En un sourire, j’ai rejoint les gamins dehors. Je n’ai pas fait deux pas à découvert que me voilà trempée. L’eau roule sur moi aussi sûrement que sur le toit des maisons. Les enfants dans la rue m’entourent. Je chante avec eux la mélopée de la pluie, dont nos éclats de rires sont les refrains perpétuels, et dont l’eau qui nous frappe marque le rythme joyeux. Aussi sûre et sauvage que cette averse qui s’abat, la vie coule et renaît en chacun de nous.

Hors de la ville, c’est le désert. Et ce qui doit arriver une fois l’an se produit alors. Dans cette immensité sèche, l’eau tombe, ruisselle et dégringole le long des dunes.  L’Amou-Daria sort de son lit, inonde la vaste étendue sèche, recouvre les sables. Le Kyzylkoum boit toute l’eau du ciel, l’aspire, l’emprisonne en son sein. Le désert sait que la pluie cessera bientôt. Alors, la semaine qui viendra sera le théâtre de la plus fabuleuse des renaissances : ces plaines arides se changeront, comme par magie, en une immense prairie aux mille fleurs toutes plus colorées et odorantes les unes que les autres. Chaque graine poussée par le vent au milieu de ces terres sans eau germera. L’appétit de la vie gagnera sur l’aridité du monde. La Terre, dans tout le faste de sa générosité, saura une fois de plus montrer aux hommes qu’elle détient la véritable beauté.

 Ce texte répond à un nouvel exercice : écrire sur le thème de la pluie, avec une contrainte : que le billet soit gai. J’espère avoir répondu aux exigences de http://misstherieuse.blogspot.fr à l’initiative de ce projet. Je listerai ci-dessous les participants à l’exercice dès que j’en aurai connaissance. N’hésitez pas à vous joindre à nous ;)

http://isothyocyanate.blogspot.ch/2013/11/pluviose.html

http://misstherieuse.blogspot.fr/2013/11/journee-bamako.html

http://lafraise.eklablog.com/eternal-life-a103166591

http://www.princessepepette.com/article-une-nuit-d-orage-121106785.html

http://gregatort.wordpress.com/2013/11/14/promenade-automnale/

http://jesuisaussi.blogspot.fr/2013/11/en-pleine-reverie.html?m=1

 

11 novembre, 2013 à 14 h 35 min | Commentaires (1) | Permalien


De la tristesse

J’ai douze ans. Je suis l’enfance dans mes jeux, dans mes bagarres de cour d’école, dans l’odeur de mon cartable, dans mes rêves pour plus tard. Je ne suis pas grand. Quand je serai grand, je ferai de grandes choses. Aujourd’hui, j’ai douze ans, j’en fais de petites. Je suis l’enfance dans mes pantalons troués aux genoux, dans l’autorité de mes parents, dans les prémisses de l’élaboration de mes propres goûts, dans les influences de ceux des êtres qui m’entourent.

J’ai douze ans, je ne suis plus si petit. Je veux choisir pour moi-même, décider. Ne souris pas de mes bleus ni de mes bosses, lecteur, ils font tout aussi mal que ceux des grands. Les coups au coeur d’un adolescent sont aussi durs que ceux portés à un adulte qui, lui, saura peut-être, à force d’en avoir pris, les recevoir même un peu mieux.

Hier, en sortant de l’école, j’ai pris ce chemin en pente qui mène à ma maison. Le soleil tapait encore sur le crépis des murs et décorait les graffitis. J’avais dans mon sac un trophée. J’étais le bonheur incarné. Je portais sur moi un objet que j’allais pouvoir vénérer, et, qui sait? avec quelque incantation vaudou de mon cru, m’en servir à des fins grandioses.

Il y a cette fille dont la longue natte s’agite dès qu’elle secoue la tête. Avec ce sourire d’une oreille à l’autre, des taches de rousseur plein le museau, des cils longs et fournis qui balaient un regard qui ne m’est jamais destiné. Elle a son petit groupe à elle. Et je crois qu’elle s’en fiche un peu, des amours juvéniles. Elle a ses copines.

Moi, pauvre de moi, je n’en ai parlé à personne. D’abord parce que jamais je ne voudrais être poussé par un bien intentionné à l’aborder. Ensuite parce que le reconnaître modifierait peut-être ce sentiment qui est mien, et uniquement mien. Enfin parce que c’est ainsi : comment dire l’indicible ?

Pendant la dernière récré de la journée, caché par la troupe regroupée dont je suis un élément accepté mais de moindre intérêt, j’ai pu l’observer à mon gré. Elle avait cueilli une pâquerette dans les parterres de la cour, et l’avait glissé à son oreille.

La sonnerie rappelant au retour en classe, elle et les autres se dirigèrent vers les bâtiments.

C’est là que je l’ai vue. La chétive fleur avait glissé au sol. Je la recueillis d’une main, prestement. Emballement de mon coeur. Tap. Tap. Tap. J’avais un peu d’elle avec moi. Qu’elles furent longues, ces dernières heure avant que sonne celle de la libération!

J’étais seul dans la ruelle. Le meilleur moment pour admirer mon trésor. Le protéger. Décider de sa sauvegarde. Ouvrant mon sac au sol, je sortis la fleur de la poche dans laquelle je l’avais glissée. Je la regardai dans ma paume ouverte. Après ce temps passé enfermée elle n’était plus rien. Les pétales avaient fané. La tige était brune et emmêlée. Il était un peu trop tard.

Je m’assis alors et me mis à pleurer. Voyez vous, j’ai douze ans. J’ai mal comme un grand et pleure comme un enfant.

 

Une nouvelle fois, ce billet répond aux contraintes d’un jeu d’écriture. En voici l’énoncé : Un garçon, seul sur le bord d’un chemin, pleure. Pourquoi? Nous avons 500 mots pour le dire. Les participants peuvent proposer leurs productions jusqu’à samedi. Vous pouvez bien sûr vous prêter à l’exercice ici même si vous désirez vous joindre à nous, ou nous indiquer par voie de commentaire, la publication de votre texte sur votre blog. Les joueurs volontaires sont pour l’heure les mêmes que pour les précédents billets : 

http://frayer-monblog.blogspot.fr

http://gregatort.wordpress.com

http://plumechocolat.wordpress.com

http://motspourlecrire.canalblog.com

 


31 octobre, 2013 à 20 h 58 min | Commentaires (2) | Permalien


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